05/03/2024
Pourquoi glorifie-t-on encore les « girlboss » ?

Pourquoi glorifie-t-on encore les « girlboss » ?


Le stéréotype de la femme forte qui serait valorisée car elle s’approprie les codes de la virilité a toujours le vente en poupe dans le milieu de la tech. En témoigne l’histoire d’Elizabeth Holmes, entrepreneure condamnée pour fraude, qui bénéficie encore aujourd’hui d’une couverture médiatique extrêmement indulgente.

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Le week-end s’est achevée Succession (promis, aucun spoiler dans cette newsletter), une série qui suit les querelles intestines d’une riche fratrie américaine pour hériter de l’empire techno-médiatique de leur père, le terrible Logan Roy. Ses protagonistes sont à la fois puissants, pathétiques et détestables. Certes, on peut avoir de l’empathie pour leurs déboires. Mais Succession nous rappelle sans cesse que les riches nous méprisent, qu’ils et elles gagnent toujours, et que nous ferions bien de nous en méfier en retour.

Parmi les quatre membres de la fratrie Roy il y a Shiv, la seule femme, qui fait l’objet d’une certaine fascination en ligne. Beaucoup louent (à raison) le jeu de son actrice Sarah Snook, ses costumes tailleurs bien coupés, son sens de la répartie. D’autres soulignent qu’elle est une femme dans un monde d’hommes et admirent sa ténacité à se faire respecter. Sauf que Shiv est une personne complexe, cruelle et prête à tout pour servir ses intérêts. Elle n’est ni moins bien, ni mieux que ses frères. Elle est exactement comme eux. « Faire de Shiv un totem de l’expérience féminine, comme si elle n’était pas le produit de son milieu ultra-riche, c’est oublier que son vécu n’a absolument rien à voir avec celui de n’importe quelle autre femme », souligne cet article de Rolling Stones, qui désigne un coupable dans cette Shiv-mania : le mythe de la girlboss.

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Ce concept, popularisé dans les années 2010 grâce à des figures féminines de la tech comme Sheryl Sandberg de Facebook, est critiqué depuis longtemps. La girlboss est dépassée, car elle est le symbole du privilège d’un petit nombre de femmes (blanches, riches, valides, hétérosexuelles) qui profitent du système en place, sans chercher à le changer. Pourtant, la girlboss fascine toujours.

En témoigne la trajectoire d’Elizabeth Holmes, fondatrice de Theranos, une startup qui promettait de réinventer les analyses de sang. L’entrepreneuse a finalement été condamnée à 11 ans de prison fin 2022 pour fraude. Son histoire a fasciné les médias pendant des années : d’abord surnommée la Steve Jobs au féminin (une comparaison flatteuse pour… aucune des personnes impliquées), puis héroïne tragique et troublante. Elle a même récemment bénéficié d’un portrait émouvant dans le New York Times, insistant sur sa maternité et la couleur de ses yeux plutôt que les malversations pour lesquelles elle a été condamnée.

« Les médias peuvent choisir la manière dont ils traitent les personnes dans le système judiciaire. Cet article comporte 95 paragraphes (!), aucune mention des mots « condamnée », « criminelle » ou « délinquante », une photo de famille à la plage et un sous-titre dédié à une mère dévouée » (Todd Schulte est le président de FWD.us, un lobby pour la réforme du système carcéral aux États-Unis)

Il n’existe pas de « boyboss »

Quelque part, notre fascination pour les girlboss est une conséquence plus générale de notre admiration pour la figure de l’entrepreneur. On imagine que l’industrie des nouvelles technologies est une méritocratie, où émergent des personnes capables de révolutionner nos vies (ou, à défaut, le marché de la publicité en ligne). Mais il y a aussi un aspect fondamentalement genré dans notre manière de traiter ces deux archétypes. Par exemple, on passe beaucoup plus de temps à décortiquer la girlboss que son équivalent … qui n’existe pas, puisqu’un entrepreneur n’aura jamais le mot « garçon » collé à sa fonction.

Leurs échecs seront aussi interprétés différemment. Quand Sam Bankman-Fried (co-fondateur de la plateforme d’échange de cryptomonnaies FTX, qui a explosé l’année dernière) ou Elon Musk se plantent, on les qualifie de gamins géniaux ou de sales gosses, alors que ce sont des hommes adultes. Elizabeth Holmes a plutôt choisi de se placer dans le rôle de la mère pour tenter de se faire pardonner du grand public.

La girlboss n’a donc pas disparu. En revanche, elle a muté et dépassé le simple cadre des nouvelles technologies et de l’entrepreneuriat. Dans Femmes sous algorithmes, un documentaire que je vous recommandais dans un précédent numéro, les girlboss sont des femmes qui nous ressemblent, pas des Shiv Roy. Elles filment leur vie optimisée, leur maison impeccable, leurs astuces pour faire le ménage et gainer ses abdos en même temps. Elles étouffent sous les injonctions, mais brillent dans un web qui valorise la surproduction de contenus et l’exploitation de soi-même pour la devise de son choix (euros, dollars, likes, partages, abonnements). La girlboss ne peut pas mourir, car aucun autre modèle ne nous est proposé.

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