12/04/2024
Pour Pierre Person, la cryptomonnaie est un "sujet politique"

Pour Pierre Person, la cryptomonnaie est un « sujet politique »



INTERVIEW BFM Crypto – L’ex-député LREM, connu pour son implication dans l’écosystème crypto, livre sa vision du secteur.

L’an dernier, Pierre Person a quitté la vie politique pour se consacrer à un projet dans l’univers crypto. L’ex-député LREM avait été rapporteur d’une mission d’information sur les cryptomonnaies au sein de l’Assemblée nationale en 2019. Il avait également contribué à de nombreux amendements sur la fiscalité des cryptomonnaies ainsi que pour encadrer ce secteur, dans le cadre des négociations de la loi Pacte. Cet été, il a publié un dernier rapport intitulé, « monnaie, banques et finance: vers une nouvelle ère crypto ». Pour BFM Crypto, il revient sur sa vision de l’écosystème.

BFM Crypto: Le marché des cryptomonnaies a vécu un bouleversement sans précédent en 2022. Comment avez-vous vécu cette période?

Pierre Person: Il y a eu une purge en 2022. Si c’est un mal nécessaire, j’aurais aimé que cela ne se fasse pas pour les raisons que l’on connaît. Le marché baissier post 2018-2019 n’est pas le même que 2022. Les évènements qui ont eu lieu l’an dernier ont démontré un réel besoin de régulation. Nous n’avons jamais autant entendu parler de régulation, y compris en provenance des acteurs du secteur qui demandent à avoir des règles claires afin d’éviter l’insécurité juridique et se différencier. Cette année a fait du mal au secteur des crypto-monnaies car l’image laissée par certains acteurs n’a pas contribué à démontrer l’inverse de ce que ses détracteurs répètent à longueur de journée, principalement pour des raisons dogmatiques. Ce type d’évènement nuit à la démocratisation technologique. Pour se relever, le secteur doit travailler au développement de nouveaux outils vérifiant la promesse initiale de décentralisation et de transparence.

C’est-à-dire?

La technologie a besoin d’une plus grande maturité, de décentralisation, de professionnalisme. Il faut tirer les leçons de l’année 2022. La crypto-monnaie, c’est un sujet politique, cela crispe beaucoup les gens qui sont pour ou contre. Les projets créés dans des bull market sont là pour faire de l’argent et ne respectent pas forcément la promesse originelle des crypto-monnaies. De cette crise pourra naître des acteurs plus vertueux qui vont amener la crypto là où elle doit être.

Quand les crypto-monnaies réussiront-elle à s’imposer dans le paysage économique?

Il y aura notamment un déclic quand la finance traditionnelle rentrera dans le jeu. Malgré certains propos d’acteurs bancaires français, il n’existe aucun monde, demain, où les actifs ne seront pas on-chain. La blockchain a vocation à être l’infrastructure du futur de la valeur. La question est plutôt comment que quand. Il est certain que le secteur financier sera crypto.

Que pensez-vous du cadre règlementaire qui encadrera les cryptomonnaies en Europe d’ici 2025?

L’avantage, c’est que tout le monde aura les mêmes règles car il y avait une concurrence déloyale entre les États membres. Pour autant, il y a du bon et du moins bon. Dans le bon, je pense aux règles qui précisent le régime des acteurs centralisés (CASP), et au régime des « custodians » permettant d’assurer une réelle ségrégation entre les actifs des utilisateurs de ceux des plateformes. Pour autant, le texte TFR « Transfer of Funds » crée une grande inquiétude sur la capacité des États à tracer les flux monétaires de manière globale et sans garde-fou. De plus en en plus, l’application des dispositifs anti-blanchiment s’achoppe avec les principes fondamentaux de la vie privée et des libertés individuelles.

Depuis quelques années, la tendance démontre que la détention de son argent personnel est un domaine où s’installe une présomption de culpabilité nécessitant de démontrer la licéité de ses actions a priori. Je m’inquiète de la tournure que prendra TFR et des effets induits par son application, conjugués à l’absolue transparence que permet la technologie blockchain. La tentation du traçage par les États doit être un sujet érigé au rang de débat politique notamment dans le cadre de l’euro numérique.

Quels autres sujets vous préoccupent ?

La démocratisation est un sujet majeur pour l’écosystème. Actuellement, personne ne peut comprendre et utiliser aisément un protocole DeFi en comparaison à l’utilisation de n’importe quelle application fintech. La crypto doit trouver son public afin de passer à l’échelle. Les cas d’usages quotidiens devront être plus importants. La démocratisation s’effectuera via des innovations et des améliorations, pas via la spéculation. La cryptomonnaie aura réussi son pari quand ma grand-mère utilisera des crypto-monnaies sans s’en rendre compte. Aujourd’hui, il y a trop de frictions à l’usage, trop de complexités qui devront être simplifiées. Ce sont aux entrepreneurs de créer des surcouches sans retirer les principaux bénéfices de cette technologie.

Le régulateur américain vient d’assigner Binance et Coinbase en justice, quel impact cela peut-il avoir en Europe?

Les Etats-Unis offrent une opportunité à l’Europe d’accueillir des acteurs sur son sol. Dans le contexte actuel, il aurait été stratégique d’offrir une main tendue à Coinbase. L’Europe peut avoir un avantage compétitif face aux Etats-Unis. En 2022, c’était inespéré. L’Europe se retrouve dans une position favorable. Le sujet, c’est de voir comment les Européens vont pouvoir tirer avantage du no man’s land américain.

On voit qu’il y a une compétition internationale sur la monnaie. Le bitcoin pourrait-il être reconnu comme monnaie légale dans d’autres pays qu’au Salvador et en Centrafrique?

La digitalisation de la monnaie est un sujet de compétitivité étatique sous fond de guerre monétaire. Nous assistons à une volonté de dédollarisation. Certains États souhaitent s’affranchir des abus de l’extraterritorialité américaine notamment en matière de compétition économique. Il émerge une vraie confrontation sur la question de savoir quels seront les nouveaux supports et moyens d’échanges face au dollar dans les transactions internationales. Cette guerre monétaire va perdurer. Dans ce cadre, nul ne sait quel sera l’avenir du bitcoin, il pourra toutefois représenter un terrain de neutralité. Est-ce que le bitcoin peut devenir un équivalent au dollar? Certains États se tournent vers des devises alternatives. N’étant pas un bitcoiner maximaliste, je pense toutefois que le bitcoin aura un rôle à jouer plus important dans le futur.

Pourquoi vous n’êtes pas un bitcoiner maximaliste?

Être bitcoiner maximaliste, c’est souvent ne pas reconnaître d’autres vertus à la crypto que bitcoin. La crypto est une technologie qui rebat beaucoup de cartes. Je pense notamment à l’alignement des intérêts entre les agents économiques permis par des tokenomics novatrices. Ne voir dans la crypto que le bitcoin, cela revient à une forme de myopie. A contrario, effacer bitcoin sur le terrain de l’innovation considérant qu’il serait dépassé technologiquement équivaut à ne pas comprendre la puissance de cette invention. Les premiers bitcoiners ont ouvert une voie à la création d’autres crypto-monnaies. Le bitcoin a vocation à perdurer, il structure le système, il est inamovible, intangible, mais demain la technologie crypto permettra de faire bien plus de choses que d’être un unique étalon or numérique.



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