01/03/2024
«Les Gafam pourraient prendre le pouvoir», selon Olivier Parent, expert de la prospective

«Les Gafam pourraient prendre le pouvoir», selon Olivier Parent, expert de la prospective



La dématérialisation touche tous les aspects de notre vie quotidienne : réunions à distance au boulot, paiements sans contact pour nos courses, e-books durant nos loisirs… Omniprésent, le virtuel est un enjeu de pouvoir crucial tant pour les acteurs économiques que pour les Etats. Olivier Parent, directeur d’études du Comptoir Prospectiviste, agence de conseil en prospective stratégique, et fondateur du magazine FuturHebdo, imagine pour l’avenir plusieurs directions possibles.

Le virtuel en entreprise, c’est d’abord le télétravail. Quel bilan en tirer ?

Olivier Parent : Cela soulève beaucoup de questions. Le domicile du salarié est-il suffisamment protégé pour garantir la confidentialité des données ? En matière de management, comment évaluer et motiver une équipe qui peut passer plus de 50% de son temps derrière un écran ? A la fin d’une réunion virtuelle, que reste-t-il des informations partagées entre les participants ? Sur ce point, il y a un réel problème de concentration par rapport à une rencontre physique.

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Certains veulent pourtant pousser encore plus loin les réunions virtuelles…

Les opérateurs de visioconférence travaillent en effet à des solutions qui pourraient renforcer l’illusion du contact visuel… Les enthousiastes pensent surtout au métavers comme espace virtuel de rencontre. Aujourd’hui, cet outil n’est pas abouti : l’humain est un animal social, sensible, qui a besoin de voir les expressions de son interlocuteur pour communiquer. Ce qui n’est pas le cas dans les solutions actuelles. L’intelligence artificielle pourrait peut-être devenir l’interface homme/machine : elle appliquerait à l’avatar une modélisation des réactions émotionnelles du visage (sourire narquois, haussement de sourcils…). On aurait alors un sentiment de relation plus authentique.

Au niveau des Etats, comment se manifeste la dématérialisation ?

L’Etat a toujours cherché à rationaliser son organisation. Les nouvelles technologies lui ont permis de gagner en efficacité dans le traitement et la convergence des données concernant les citoyens. Prenons l’administration fiscale : aujourd’hui, les données d’un individu gérées par plusieurs organismes se retrouvent dans un même document, la déclaration d’impôt. On a aussi mis en place le vote électronique, différents portails pour les services administratifs… Et il est question d’installer des systèmes de reconnaissance faciale pendant les Jeux olympiques afin de prévenir toute violence(1). Pour l’instant, ces enregistrements sont encadrés. Mais nous avons déjà sous les yeux un exemple du pire, avec la Chine : cet Etat a trouvé le moyen d’imposer à ses citoyens un système de surveillance et de notation très élaboré.

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La montée en puissance des Gafam représente-t-elle un risque ?

Aujourd’hui, le client-usager est protégé des Gafam par une réglementation contraignante, orchestrée récemment par l’Europe. Mais imaginons que l’Europe perde la bataille : un scénario est alors envisageable dans un avenir proche, celui de la dématérialisation libérale. Avec des cadres juridiques devenus inexistants ou inopérants, les Gafam pourraient prendre le pouvoir. L’ubérisation de notre société pourrait s’étendre à tous les domaines, jusqu’à une augmentation des délégations de services publics auprès d’organismes privés.

Un autre scénario est envisageable a contrario : celui où l’Europe continue à se doter d’un arsenal législatif au profit de ses entreprises et de ses citoyens. Mais jusqu’où un pouvoir politique peut-il imposer ses vues au marché ? Dans un troisième scénario, celui de la dématérialisation et d’une surveillance étatique, individu et entreprise perdraient leur droit face à un Etat tout-puissant, sur le modèle chinois.

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Quelles sont les questions que pose le tout numérique ?

Un exemple est symptomatique de ces interrogations : l’Etat a validé la décision d’Orange d’abandonner complètement les lignes de cuivre téléphoniques. Mais le réseau analogique possède une forte capacité de résilience. En cas de black-out, il y aurait un vrai problème : en perdant les réseaux et les connectivités, on perdrait aussi nos moyens d’agir.

Deuxième problématique : le manque d’interopérabilité entre systèmes. Quand les métavers vont se déployer, avec la fluidité que permettra l’IA, chaque acteur économique va développer son propre réseau : Apple, Meta, Amazon… L’utilisateur sera confronté à des systèmes cloisonnés. Or on constate déjà une fatigue de certains usagers face à la nécessité de s’adapter constamment aux différentes interfaces.

Faudrait-il alors privilégier la tendance low-tech ?

C’est un autre futur possible, celui du repli écologique. Au nom de la protection de l’environnement et des populations, on pourrait assister au rejet du tout-numérique, vu son impact environnemental. Consciente du problème, la Nasa a déjà demandé une étude pour délocaliser les serveurs informatiques en orbite ! Cette exigence pourrait même aboutir à des dictatures écologiques ou à des sécessions politiques. Dans Ecotopia, publié en 1975, Ernest Callenbach imagine la vie dans un nouveau territoire né d’Etats s’étant séparé des Etats-Unis au nom de principes écologiques. Des puissances pourraient alors émerger face aux Gafam et aux Etats, ce sont les grandes agglomérations. Wellington Webb, ancien maire de Denver (Colorado), l’a prophétisé ainsi : «Le XIXe siècle a été le siècle des empires ; le XXe siècle, celui des nations. Le XXIe siècle sera celui des villes.»

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1. L’Assemblée a validé en mars dernier le recours à la vidéosurveillance «intelligente» : des algorithmes d’IA serviront à analyser les images saisies. Le principe de la reconnaissance faciale a dans l’immédiat été écarté.



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