05/02/2023
La Russie va-t-elle utiliser le bitcoin comme arme de dissuasion monétaire?

La Russie va-t-elle utiliser le bitcoin comme arme de dissuasion monétaire?

La spéculation sur le bitcoin est encouragée par des déclarations du Kremlin sur la possibilité de payer le gaz et le pétrole en cryptomonnaie. Aucune transaction de ce type n’a eu lieu. Mais les chiffres records de l’inflation relance l’intérêt de ce type de placements notamment dans les pays où règnent une instabilité financière dont la Russie pourrait bientôt faire partie.

Depuis le début de l’année, le bitcoin a joué les montagnes russes. Après un début d’année poussif, descendu sous la barre des 36.000 dollars, il a allègrement franchi les 45.000 dollars, encore loin de son record historique de novembre 2021 où il avait culminé à 68.000 dollars. La situation cette année est fondamentalement différente. Les incertitudes concernant le paiement du pétrole et du gaz russe, en dollars, en euros, en roubles ou en bitcoin, ont alimenté la spéculation. Le président russe Vladimir Poutine a en effet annoncé la semaine dernière que la Russie n’accepterait plus de versements en dollars ou en euros pour les livraisons de gaz à l’UE. Le lendemain, un responsable du Parlement russe a affirmé que les pays n’ayant pas sanctionné la Russie pourraient, eux, utiliser leurs monnaies locales ou le bitcoin. « L’information a fait grimper le bitcoin, mais il reste des questions », a commenté Ipek Ozkardeskaya, analyste chez SwissQuote. « La Chine déteste le bitcoin » et a interdit son utilisation, « est-ce qu’elle va changer d’avis pour acheter du pétrole russe à bas prix? », s’interroge-t-elle.

Les réserves en devises inutilisables

La Russie pourrait se retrouver dans une situation monétaire délicate. Avant la guerre, Vladimir Poutine avait accumulé des réserves en devises, dollars et euros, pour soutenir son économie. Raté. Les avoirs ont été gelés par les pays occidentaux et leur utilisation est devenue difficile. Le dollar domine largement les paiements internationaux et constitue 60% des réserves de change des banques centrales. S’affranchir du dollar est de fait très difficile. La Chine qui a travaillé pendant plus de vingt ans à faire de sa devise nationale, le renminbi, une monnaie de réserve, statut qu’elle a obtenu en 2017, commence seulement à pouvoir utiliser sa monnaie dans certaines transactions internationales. La Russie en est très loin et le rouble ne peut guère espérer être adopté comme devise internationale avant longtemps.

La tentation pour le Kremlin pourrait alors être de passer par les monnaies virtuelles. « L’idée que le pétrodollar pourrait être remplacé par un pétrobitcoin ajoute une nouvelle façon de voir les cryptoactifs », s’enthousiasme Marcus Sotiriou, analyste pour le courtier spécialisé GlobalBlock. Même son de cloche chez Larry Fink, PDG de BlackRock, qui, selon Cointelegraph, a déclaré que la guerre en Ukraine pourrait inciter les nations à réévaluer leur dépendance à l’égard des devises, ce qui accélérerait l’adoption des actifs numériques.

Mal vu par les banques centrales

Cet intérêt de la Russie pour les cryptomonnaies est vu d’un mauvais œil par les banques centrales occidentales. Parmi toutes les catégories d’actifs numériques, « les cryptoactifs me préoccupent le plus dans le contexte russe », a déclaré Christine Lagarde, présidente de la BCE, le 22 mars dernier en soulignant que les monnaies virtuelles échappant au système bancaire traditionnel sont « certainement utilisées comme moyen d’essayer de contourner les sanctions qui ont été décidées par de nombreux pays à travers le monde contre la Russie et des acteur spécifiques ». Particuliers ou entreprises russes « essaient évidemment de convertir leurs roubles dans les crypto-actifs », a relevé Christine Lagarde, notant que les volumes de roubles convertis atteignaient un niveau particulièrement élevé depuis les sanctions imposés par les Occidentaux. L’Europe a étendu dernièrement aux cryptomonnaies son catalogue de sanctions prises après le début du conflit en Ukraine, en excluant notamment les établissements bancaires russes du système interbancaire international Swift.

Le bitcoin, la plus célèbre des cryptomonnaies, « ne constitue pas (…) une réserve de valeur, mais plutôt un actif spéculatif, qui s’apparente un peu aux bulbes de tulipes aux Pays-Bas au XVIIe siècle », a de son côté déclaré le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. La charge des banquiers centraux contre les monnaies virtuelles n’a rien de nouveau mais ce rappel dans un contexte de guerre pointe l’opacité de l’utilisation de ces actifs. Pour l’instant, la hausse des prix reste motivée par l’intérêt des investisseurs, et aucun paiement de gaz russe n’a été effectué en cryptomonnaie. Qu’importe, l’utilisation, réelle ou supposée, des monnaies virtuelles par l’Etat ukrainien ou par les oligarques russes a agité les forums des plateformes spécialisées.

L’inflation dope le bitcoin

Une autre information est venue relancer la spéculation: l’inflation. Avec des taux d’intérêts qui, pour l’instant, restent bas, les placements classiques sont peu performants. Le bitcoin, lui, est insensible à l’inflation. Le taux d’inflation dans la zone euro a battu un nouveau record en mars, à 7,5% sur un an, selon Eurostat, alors que la guerre en Ukraine a encore accéléré la flambée des prix de l’énergie.

Le bitcoin reste sans contexte la plus grande monnaie virtuelle (avec une capitalisation de 900 milliards de dollars), suivi de l’éther (407 milliards de dollars), du stablecoin tether (82 milliards de dollars), du binance coin (72 milliards de dollars) et du stable coin USD coin (52 milliards de dollars).

Le plafond des 21 millions

On pourrait penser qu’une monnaie entièrement virtuelle, créée de toute pièce, qui n’a aucun collatéral, n’est indexée sur aucun équivalent physique (pas d’équivalent de l’étalon or pour le bitcoin) peut voir sa masse monétaire augmenter facilement. Il n’en est rien. La masse monétaire du bitcoin est fixée par des règles strictes qui lui interdisent de dépasser les 21 millions de bitcoins, l’équivalent de mille milliards de dollars selon le cours moyen en 2022. Cette masse monétaire n’est pas décidée par une banque centrale, une entreprise ou un cénacle opaque, elle est par construction inscrite dans la technologie du bitcoin. Toutes les monnaies virtuelles ne sont pas déflationnistes. Les « stable coins », les monnaies stables, comme le tether, sont indexées sur une monnaie fiduciaire classique et connaissent la même évolution des prix.

Le bitcoin est déflationniste

Dans le cas du bitcoin, il y a un élément particulier: la masse monétaire ayant un plafond indépassable, le bitcoin est clairement déflationniste, il en faut de moins en moins pour acheter un même bien. Cette dimension déflationniste est peu visible tant les monnaies virtuelles restent très peu utilisées pour des achats de biens. Dans un contexte de forte inflation, la tentation de basculer une partie de ses investissements dans des monnaies virtuelles immunisées contre l’inflation pourrait être forte. Elle commence à intéresser les institutionnels et certains Etats. Le Salvador est à ce jour le seul pays ayant adopté le bitcoin comme monnaie officielle. Mais dans les pays qui souffrent d’instabilité financière, le recours aux cryptomonnaies devient de plus en plus fréquent. En 2021, une étude de Chainalysis a classé le Vietnam au premier rang pour l’adoption des monnaies virtuelles suivi par le Pakistan, le Nigeria, l’Ukraine, le Kenya, l’Afghanistan et le Venezuela. Les Russes, surtout si leur pays connaît une forte inflation, pourraient à leur tour se laisser séduire. Avec ou sans l’appui du Kremlin.

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