05/02/2023
En Centrafrique, bitcoin et guerre d’influenceEn Centrafrique, bitcoin et guerre d’influence

En Centrafrique, bitcoin et guerre d’influence

L’adoption de la cryptomonnaie comme monnaie officielle par Bangui n’a pas la moindre rationalité économique, mais pourrait être un outil de la rivalité entre Paris et Moscou, relève Marie de Vergès, journaliste au « Monde Afrique », dans sa chronique.

Ce pourrait être l’histoire inspirante d’une nation tourmentée qui choisit, envers et contre tout, de se projeter vers l’avenir et la modernité. De se placer « sur la carte des plus courageux et visionnaires pays au monde », comme s’autocongratulait la présidence de la République centrafricaine (RCA) en annonçant, fin avril, qu’elle adoptait le bitcoin comme monnaie légale.

Une telle interprétation ne vient pourtant guère à l’esprit à propos de cette décision qui en a laissé plus d’un pantois. Une démarche à laquelle on peine à trouver la moindre rationalité économique, quel que soit le bout par lequel on l’examine. Instaurer la cryptomonnaie comme devise officielle semble au mieux farfelu dans un pays classé 188e sur 189 par les Nations unies à l’indice de développement humain. Sur une population de quelque 5 millions de personnes, seul un habitant sur dix a accès à Internet et un sur six à l’électricité.

De quoi singulièrement compliquer l’utilisation de cette monnaie, dont le « minage » – ces calculs complexes qui servent à créer le bitcoin et authentifier les transactions – est un processus très énergivore. Faute d’infrastructures au niveau, c’est d’ailleurs à Dubai que devrait se trouver la société de minage de la monnaie électronique, comme l’a révélé le 10 mai le site Africa Intelligence. Selon ses informations, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra devait se rendre jeudi 12 mai dans l’Emirat pour superviser son lancement.

En proie à une interminable guerre civile, la Centrafrique ne manque pourtant pas d’autres chantiers urgents : la sécurité bien sûr, mais aussi l’accès à l’énergie, l’éducation, la construction de routes… Présupposer que le bitcoin peut contribuer à « améliorer les conditions de vie des citoyens », comme l’a assuré Bangui, semble également fort hasardeux, compte tenu de l’extrême volatilité de la devise numérique. Sa valeur a été quasiment divisée par deux depuis son point haut de novembre 2021, et elle peut connaître des variations, à la hausse comme à la baisse, de plus de 10 % en une seule journée. Des fluctuations difficiles à encaisser pour les agents économiques (fonctionnaires, entreprises…) qui seraient payés dans cet actif.

Il suffit de regarder le précédent du Salvador, premier pays au monde à avoir adopté officiellement le bitcoin, en septembre 2021, aux côtés du dollar américain. Huit mois plus tard, son usage par les citoyens reste confidentiel, comme l’a révélé une récente étude des économistes Fernando Alvarez, David Argente et Diana Van Patten. Parce qu’ils ne comprennent pas son fonctionnement, ne lui font pas confiance et s’effraient de son instabilité chronique, la grande majorité des Salvadoriens lui tourne le dos.

L’irruption du bitcoin est encore plus incongrue en Centrafrique, alors que le pays est déjà membre d’une union monétaire, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), l’une des sous-régions de la zone franc. Une grande irritation a filtré de la Banque des Etats de l’Afrique centrale, tenue à l’écart des projets de Bangui. Elle en dit long sur les risques de fragmentation de la zone après cette décision unilatérale – et illégale au regard des traités.

Le franc CFA remis en question

Le bitcoin vient bousculer sur ses terres le franc CFA, une monnaie conspuée par certains comme un ultime legs colonial plaçant les dirigeants africains dans la situation d’éternels vassaux de la France. A fortiori dans la Cemac qui, à la différence de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, n’a jamais engagé de réforme du franc : les six Etats qui en sont membres sont toujours tenus de verser 50 % de leurs réserves de change sur un compte d’opérations logé au Trésor français.

Il n’est pas anodin qu’une telle révolution cryptomonétaire survienne en RCA, laboratoire du retour de Moscou sur le continent. Dans ce pays où sont déployés des centaines de mercenaires de la compagnie de sécurité russe Groupe Wagner – dont les avoirs ont été gelés par les Européens en décembre –, le bitcoin va-t-il faire office de voie de contournement pour divers flux financiers et trafics ?

Paris, qui s’occupe de garantir la convertibilité du CFA avec l’euro, pourrait avoir son mot à dire sur le coup de théâtre de Bangui, mais le risque serait d’alimenter le procès en intrusion de la France. Une chose est sûre, la monnaie est en passe de devenir une nouvelle arme de la guerre d’influence à laquelle se livrent Moscou et Paris en Afrique.

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