30/05/2024
La ville de Myawaddy, centre névralgique de la criminalité numérique en Birmanie, le 11 avril 2024.

Des jeunes Marocains séquestrés en Birmanie pour travailler de force dans des centres d’arnaques en ligne


L’histoire dont bruissent depuis près de deux semaines les journaux au Maroc est aussi étonnante qu’inquiétante. Près de 200 Marocains, hommes et femmes, seraient détenus, certains depuis plusieurs mois, par des bandes criminelles en Birmanie. Selon un comité constitué par des familles de victimes, le ministère marocain des affaires étrangères aurait reçu à ce jour le signalement de 158 cas de citoyens séquestrés.

Comment des Marocains, âgés de 20 à 30 ans, se sont-ils retrouvés, à l’autre bout du monde, aux mains de réseaux mafieux ? Le Monde a pu échanger avec deux anciens détenus de retour au Maroc ainsi qu’avec trois familles dont des membres sont toujours en captivité. Leurs témoignages, livrés sous le sceau de l’anonymat, ont été expurgés de toutes les informations susceptibles de révéler l’identité des victimes. « Un Marocain a été torturé par ses gardiens après qu’il a diffusé une vidéo sur Internet pour alerter sur sa situation », confie un parent, effrayé à l’idée qu’un même traitement soit réservé à son enfant.

Les récits et informations auxquels Le Monde a eu accès pointent tous le même mode opératoire. Les victimes, étudiantes ou employées, sont contactées par des inconnus, eux aussi marocains, le plus souvent en ligne bien qu’un cas d’approche directe, à travers un « voisin », ait été rapporté par une personne qui résidait alors en Europe.

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Rapidement, le complice questionne son interlocuteur sur ses compétences en vente ou en informatique, avant de lui proposer un emploi dans l’e-commerce. Un poste serait à pourvoir, explique-t-il, dans une entreprise en Thaïlande pour un salaire confortable, avec un bonus à la clé. Afin de gagner la confiance des victimes, de faux entretiens préalables sont organisés à distance avec de prétendus responsables sur place.

Triades chinoises

Une fois l’offre acceptée, la personne est invitée à prendre un avion pour la Malaisie, un pays qui n’exige pas de visa pour les ressortissants marocains. Le billet et l’hébergement à l’hôtel sont à la charge des fraudeurs. Tout est fait pour que la victime se sente dans les meilleures conditions. Elle séjourne ainsi deux ou trois jours à Kuala Lumpur, sans rien débourser de sa poche, le temps que soit établi son visa pour la Thaïlande. Le jour de son arrivée à Bangkok, une voiture avec chauffeur l’attend à la sortie de l’aéroport.

« L’homme au volant m’a dit qu’il m’emmenait dans la ville où j’allais travailler. J’étais épuisé, je me suis endormi. A mon réveil, j’ai compris que je n’étais pas là où je devais être », relate Karim (tous les prénoms ont été modifiés). En réalité, l’homme de 22 ans, jusqu’alors salarié aux Emirats arabes unis, ne se trouve plus en Thaïlande mais en Birmanie, dans l’Etat Karen.

La région, un des épicentres de la lutte armée qui oppose des mouvements de rebelles à la junte au pouvoir, abrite d’innombrables camps de travail spécialisés dans les arnaques en ligne. Pullulant le long de la rivière Moei, qui marque la frontière avec la Thaïlande, ces complexes dévolus à la cyberfraude sont pour la plupart sous la coupe d’organisations mafieuses chinoises.

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Avant que son téléphone ne soit récupéré par ses geôliers, Karim a eu le temps de transmettre sa géolocalisation à ses parents. Les coordonnées mènent à des baraquements à moins d’une heure de route au sud de Myawaddy, le centre névralgique de la criminalité numérique en Birmanie. L’association entre les triades chinoises et les rebelles birmans est connue. Proche de Myawaddy, la zone de Shwe Kokko, financée en partie par des capitaux chinois, en est l’emblème. Mais depuis la pandémie de Covid-19 et la guerre que se mènent la junte et les rebelles, les revenus tirés de ses casinos et jeux clandestins se sont taris.

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En novembre 2023, le Digital Forensic Research Lab rapportait ainsi l’émergence, depuis la Birmanie, d’« une opération massive d’enlèvement et d’escroquerie » à l’échelle mondiale. « Ces syndicats criminels ont réagi à l’instabilité de leur environnement et aux chocs successifs en utilisant la traite de la main-d’œuvre pour escroquer des personnes dans le monde entier et gagner des millions de dollars par an », ajoutait le laboratoire du centre de réflexion américain Atlantic Council.

Beaucoup de Subsahariens

Selon les témoignages recueillis, les victimes marocaines auraient rejoint la Thaïlande entre novembre 2023 et février 2024. Au cours de leur détention, elles disent avoir côtoyé des individus originaires d’Asie du Sud-Est, de Chine, du Japon, de Russie, du Sri Lanka et du Tadjikistan, mais aussi de Tunisie et du Liban. Beaucoup de Subsahariens également. « Les plus mal traités », avance Karim, qui atteste avoir rencontré des personnes captives depuis un an.

Raconté par ceux qui y sont passés, le quotidien dans ces « compounds » se révèle infernal. Les journées sans repos, du lundi au dimanche, se succèdent avec le même objectif : arnaquer le plus d’internautes possible. « Exclusivement des Américains », précise Mohamed, qui a vécu plus de trois mois dans un camp.

Cet ancien forçat, qui affirme avoir travaillé dix-sept heures par jour, détaille les instructions que lui fournissaient ses geôliers. Equipé d’un ordinateur et d’un téléphone, il devait approcher des cibles sur Facebook, Instagram, LinkedIn et Tinder avec l’aide de traducteurs en ligne. D’autres étaient par la suite chargés de prêter leur voix, parfois leur visage, modifiés par l’intelligence artificielle, pour échanger plus avant avec elles.

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« Pour viser un homme, on créait un faux profil de femme belle et riche, et inversement », détaille Mohamed, qui indique avoir extorqué plusieurs centaines de milliers de dollars à des citoyens américains à la recherche d’une relation amoureuse ou d’une opportunité d’affaires. « Au début j’ai refusé, mais les gardiens m’ont attaché à une grille et m’ont battu », lâche-t-il, des sanglots dans la voix.

Rencontré près de Casablanca, le parent d’une victime fait défiler sur son téléphone les photographies d’un garçon séquestré, le visage blessé par une matraque électrique, une jambe meurtrie par des coups de bâton. « Deux Chinoises ont été tuées par les gardiens quand j’étais là-bas », accuse de son côté Karim, qui dit avoir été tabassé et privé d’eau et de nourriture pendant plusieurs jours.

Un phénomène « récent »

L’Association marocaine des droits humains (AMDH), qui soutient les familles des victimes, assure que c’est la première fois qu’elle est confrontée à ce phénomène. « Jusqu’à présent, on parlait de jeunes sans diplôme et sans travail qui prennent la mer pour rejoindre l’Europe. Mais là, il s’agit pour la plupart de salariés, dont beaucoup sont allés à l’université », s’alarme son secrétaire général, Taïb Madmad.

Pour quitter le camp où il était séquestré, Mohamed dit avoir dû payer 6 000 dollars (environ 5 550 euros) en cryptomonnaie. Des familles auraient fait de même pour récupérer leurs proches, mais d’autres signalent qu’elles ne peuvent s’acquitter de tels montants, qui représentent plus de vingt fois le salaire minimum au Maroc. Karim, lui, n’a rien payé. Sa libération a été facilitée par le concours d’ONG locales. Aux dires du comité créé par des familles, sept citoyens marocains auraient quitté des camps birmans ces derniers jours. Sous la protection d’humanitaires, ils seraient en passe de rejoindre le Maroc.

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Largement commentée dans la presse marocaine, la situation de ces détenus a fait irruption au Parlement, où des questions écrites ont été adressées au ministre des affaires étrangères, Nasser Bourita. Contactées par Le Monde, ni la diplomatie marocaine ni l’ambassade de Chine à Rabat n’ont réagi. Celle de Thaïlande se borne à déclarer que « l’ambassade marocaine à Bangkok est déjà en contact avec les autorités thaïlandaises ». Le 3 mai, elle avait reconnu dans un communiqué « le phénomène relativement récent » de « citoyens de divers pays africains, pas seulement du Maroc, victimes de réseaux criminels internationaux dans des régions reculées de l’Asie du Sud-Est ».

De retour chez ses parents, Karim suit désormais un traitement psychiatrique. Il a encore du mal à témoigner, cherche ses mots, pleure par intermittence. Critiquant l’absence de réaction des autorités marocaines, des familles de victimes ont annoncé qu’elles manifesteront à Rabat, jeudi 16 mai, devant le ministère des affaires étrangères et l’ambassade de Chine, avant de donner une conférence de presse.

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