30/01/2023
Après « Gorge profonde », les ambitions artistiques contrariées du réalisateur Gerard Damiano

Après « Gorge profonde », les ambitions artistiques contrariées du réalisateur Gerard Damiano


Portrait« Les 50 ans du porno “Gorge profonde” » (2/6). Spolié des recettes gigantesques de « Deep Throat » (1972), le cinéaste va ensuite d’échec en échec, et voit son rêve s’évanouir : opérer une fusion entre films pornos et grand public, afin d’être reconnu comme auteur.

« Butchie a huit enfants, Joe en a plusieurs aussi, mais leurs enfants et même leurs petits-enfants n’auront jamais à s’inquiéter de leur vie. » La personne qui se confie ainsi est un certain « Tonton Joe », et il le fait en dépiautant un homard, raconte le journaliste Legs McNeil dans son livre The Other Hollywood (Allia, 2011), une enquête sur les coulisses du cinéma porno. Son vrai nom est Joe Peraino. Il est l’oncle de Butchie et le frère d’Anthony Peraino, soit les producteurs de Gorge profonde, premier triomphe du cinéma X, sorti sur les écrans en juin 1972. Accessoirement, tous trois forment un clan de la Mafia de New York.

Gorge profonde totalise des centaines de milliers d’entrées, c’est certain, des millions sans doute, des dizaines de millions peut-être. De quoi allègrement dépiauter du homard et mettre les siens à l’abri. Il serait absurde aussi de ne pas surfer sur un tel succès. Et pourtant, le cinéaste Gerard Damiano ne rempile pas pour Gorge profonde 2, mis en chantier en 1973 par les producteurs, empressés d’exploiter leur filon. Toujours avec Linda Lovelace dans le rôle-titre, mais sans scène de sexe explicite à l’écran, le film fera un flop retentissant.

Lire aussi notre archive (2011) : « The Other Hollywood. L’histoire du porno américain par ceux qui l’on fait », de Legs McNeil et Jennifer Osborne : les coulisses de Pornollywood

Gerard Damiano mettra son refus sur le compte de différends artistiques. C’est du moins ce qu’il raconte dans un premier temps. Une autre version des faits est que le succès venu, il a été évincé par les Peraino. Ce qui est communément admis, c’est qu’il n’a pas fait fortune avec Gorge profonde. On parle d’un solde de tout compte de 25 000 dollars qui lui aurait été versé, ce qui n’est pas rien à l’époque mais peu au regard des millions de recettes estimées. Cinquante. Ou cent. Ou trois cents. Ou… six cents. Personne ne se dit en mesure de fournir le chiffre d’affaires exact généré par le film. Pas même le FBI, enclin pourtant à exagérer la menace des pornographes. Pas même peut-être les Peraino, ses producteurs-diffuseurs-exploitants. « A un moment donné, on a cessé de compter l’argent, on a pesé », aurait fanfaronné l’un de leurs séides, trahi par une écoute policière.

Nous sommes au début des années 1970. L’époque est encore au cash. Pas au bitcoin. Ce sont pièces et billets qu’il faut manutentionner par sacs entiers. En 2017, le chercheur anglais Vincent Barnett estime, en se référant au box-office de Variety, qui fait autorité à Hollywood, que le film a rapporté 100 millions de dollars de revenus pour la période allant de 1972 à 2016. Si on retranche le coût de production, il reste… 99 950 000 dollars. Le premier écueil est de collecter ces gains sans que trop de mains se servent au passage. Les cinémas sont loués par les Peraino sur la base d’un partage de recettes avec leurs exploitants. Une armée « d’inspecteurs » est chargée de veiller sur les copies et de compter les spectateurs dans les salles.

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